«Quand l'appétit va, tout
va...» (Dominique) ...fredonne
Évangéline en touillant sa costarde. Si ce
n'était de sa grande et mince silhouette, nous la
verrions aisément jouer le rôle du «petit
gros toujours affamé» du club des quatre as.
Alors que certains voyageurs collectionnent les
pièces de monnaie ou les timbres-poste,
l'intérêt d'Évangéline se porte
plutôt vers des souvenirs plus digestes. Elle peut
vous réciter sans erreur le prix des bonbons, des
Açores jusqu'aux Galápagos, escale par escale,
en pesetas, en francs ou en bolivars. La nourriture s'associe à tous les
grands plaisirs de la vie. Il faut écouter
Évangéline nous décrire la sensation
d'extrême bien-être qu'elle ressent quand elle
s'étend sur son lit ou s'adosse confortablement
contre un sac à voile et se plonge dans une lecture
passionnante tout en grignotant un petit quelque
chose. Évangéline veut nous
convaincre qu'à chaque nouveau départ ou
encore durant les jours de mauvais temps, manger «peu
mais souvent» aide un estomac à retrouver son
pied marin. «Regardez-moi,
répète-t-elle, je ne suis jamais malade.»
C'est exact. Même dans les pires situations où
elle a le cur bien barbouillé,
l'aînée de nos matelots réussit à
s'extraire de sa couchette et à brouiller quelques
ufs dans un poêlon. Elle maintient ainsi son
moral au-dessus du seuil critique où l'on s'abandonne
à la nausée. «Quand l'appétit va, tout
va...», reprennent Sandrine et Noémie en se
dirigeant vers le carré arrière. Tandis que
Noémie sort son cahier de mathématiques de la
bibliothèque et s'installe à la table,
Sandrine attrape au passage un grand livre rouge, Dumbo
l'éléphant, puis m'appelle: «Viens-tu
dans la cabine, maman? Je suis
prête...» Seule pièce close du bateau, la
chambre des parents se transforme au gré des
situations et de nos besoins. Havre rassurant par les soirs
de tempête, refuge pour les curs en mal d'amour,
de tendresse ou simplement de solitude... nous nous y
retrouvons seul, à deux, trois, quatre, cinq ou
même six, tissant d'inextricables liens au fil des
conversations et des caresses. Depuis le départ des
Galápagos, j'y reçois les enfants un par un
pour une période de cours privé. Lorsque le
bateau gîte et roule, les écoliers
préfèrent les sessions en
tête-à-tête, dans le confort du grand
lit. Mais par les belles journées moins
venteuses, la classe déménage sur le pont
avant, à l'ombre du génois. On y perd
peut-être la douce intimité avec le professeur,
mais on puise au grand air une énergie
différente. En contemplant ces immenses champs de
bleu à travers lesquels la V'limeuse laboure
sa route, la pensée s'envole vers l'extrême
limite de l'horizon et revient toujours plus claire, plus
précise, plus pure. En refermant son livre, Sandrine sourit
et se blottit quelques instants contre moi. L'histoire finit
bien. Une histoire qu'elle a patiemment
déchiffrée mot par mot durant cette
traversée. Son premier livre! J'ai dessiné Orion pour ma
recherche sur les étoiles, dit-elle après un
long silence. Mais j'ai besoin de toi pour m'aider à
écrire le texte sans faire de fautes. Viennent ensuite les
récréations... Les mousses se retrouvent
derrière la bulle, prêts à livrer
d'incroyables combats contre requins blancs et espadons
imaginaires. Une tige de bambou, un bout de ficelle et
quelques perles de métal brillant suffisent pour
leurs pêches miraculeuses en attendant que de vrais
poissons veuillent bien mordre aux jupettes
sophistiquées de nos leurres. Ainsi, jour après jour, notre vie
de famille s'écoule avec cette douceur
particulière aux alizés. Il y a beaucoup d'eau entre la
dernière île des Galápagos et la
première des Marquises. Plus de 3 000 milles
d'océan pour laisser les images d'une escale se
fondre aux souvenirs... oublier l'humanité quelque
temps... puis éprouver à nouveau du
désir pour une terre couchée sur
l'horizon. Nous naviguons vers une légende
infiniment troublante et nous savourons le plaisir de la
tenir ainsi, loin devant, mêlée à notre
imaginaire... L'odeur du gâteau emplit maintenant
le carré. Bénie soit Évangéline
et ses talents de pâtissière! Elle verse sa
costarde dans six petits bols. Puis, elle sort prendre
l'air. Ce soir, ce sera encore la fête. Nous venons de
franchir la ligne des derniers 500 milles. Un simple
prétexte pour faire sauter le bouchon d'une autre
bouteille!
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