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Un conte de la mère l'oie : Migration
familiale
On aimerait bien que la nuit
tropicale patiente avant de s'étendre sur les
îles. Étirer l'heure magique où la
lumière débarrassée de son aveuglante
crudité se charge d'or. Ce soir encore, le passage
entre chien et loup est empreint d'une étonnante
douceur. Le vert des montagnes s'attendrit, les lagons
rosissent. L'alizé se métamorphose en souffle
chaud, porteur des parfums de Huahine.
Les enfants sont rassemblés autour
de moi dans le cockpit et surveillent la naissance des
premières étoiles.
Maman, raconte-nous une
histoire!
Quelle genre histoire? Carl
dirait: une histoire d'amour ou une histoire
vraie?
Une que tu inventes.
Bon... Qu'est-ce que je vous
raconterais bien... Il était une fois... Il
était une fois une petite communauté d'oies
sauvages qui vivaient sur la rivière De Pas. Cette
rivière se trouve à plus de 600
kilomètres au nord de Sept-Îles, dans la
taïga québécoise.
Les outardes viennent y passer deux ou
trois mois par année. Le reste du temps, il fait
beaucoup trop froid. Elles quittent le sud des
États-Unis chaque printemps et remontent
l'Amérique. Lorsqu'elles survolent les champs et les
rivières, elles jappent comme une meute de chiens en
cavale. «Libérez-vous! clament-elles.
Envolez-vous! Venez voir comme le monde est beau!» Et
les hommes, les femmes et les enfants s'étirent le
cou, lèvent la tête, cherchent dans le bleu du
ciel le grand V formé par les oies sauvages...
symbole d'évasion.
Peut-être est-ce simplement pour
faire vibrer l'âme humaine qu'elles voyagent ainsi,
chaque année, du sud au nord et du nord au sud. Mais
pour satisfaire les esprits plus terre à terre,
disons qu'elles ont une excuse biologique. Les outardes
regagnent leur terre natale, une région
sillonnée de rivières tumultueuses, où
vivent des loups, des renards et d'immenses troupeaux de
caribous, pour donner naissance à leurs
petits.
Loin de l'humanité et des
chasseurs en particulier, elles se posent le long des cours
d'eau et s'abandonnent, après les fatigues du voyage,
aux rites amoureux. Les adultes s'accouplent dans de grandes
gerbes d'eau et de plumes. Tandis que les jeunes
célibataires se cherchent des partenaires avec
lesquels ils vont s'unir pour la vie, car une outarde garde
le même compagnon ou la même compagne
jusqu'à ce que la mort les sépare.
Toujours est-il qu'en cette magnifique
journée d'août, rien ne trouble le grand
silence du nord sinon le doux caquetage des oisillons qui,
çà et là, suivent leurs mères en
file indienne. Ils sont nés quelques semaines plus
tôt et se dépêchent de grandir avant la
migration d'automne.
Tout près du rivage, une
mère montre à ses quatre petits les herbes
d'eau comestibles. Le père, légèrement
en retrait, veille sur eux. Il est nerveux, pressent un
danger. On dit que les outardes sont très
perspicaces, ce qui les sauve de bien des pièges
tendus par les chasseurs lors de leurs migrations vers le
sud.
Le grand jars observe sa compagne
entourée par la bande de petits gloutons. Le vent
d'ouest ébouriffe leur duvet et toute la
beauté du monde glisse sur cette scène d'une
émouvante tendresse.
L'air du nord charrie des odeurs de
bleuets et de mousse de caribou... mais aussi une menace
encore imperceptible pour l'oie sauvage: l'odeur de
l'homme!
Lorsque le canot débouche 500
mètres en amont, la colonie entière se fige.
L'embarcation d'aluminium file, étincelant dans le
soleil comme la lame d'un couteau. Et pendant quelques
instants, les outardes dissimulées derrière
les branchages croient qu'il passera son chemin. Mais le
canot oblique et pique droit sur le rivage. Le grand jars ne
l'a pas quitté des yeux. Il s'élance à
sa rencontre bien avant l'instant critique où les
siens seraient en danger. Mimant l'oiseau malade, il
zigzague sur l'eau, attirant l'homme le plus loin
possible.
Alors, celui-ci épaule son fusil
et tire un seul coup. Puis il rejoint l'oiseau mourant, le
soulève avec beaucoup de douceur et le dépose
au fond du canot.
Cette nuit-là, l'homme fait un
rêve étrange. Il vole au milieu d'une formation
d'outardes, le grand jars à ses côtés,
et la jouissance de planer au-dessus du monde est
extraordinaire. Il survole d'abord la taïga, puis les
forêts se font plus denses et bientôt la mer
apparaît devant lui, immense, éternelle... Les
outardes bifurquent pour longer la côte. Seul le grand
jars l'entraîne vers le large.
Nos routes se sont croisées
comme il était écrit dans le grand livre des
rencontres et elles se séparent ici, lui dit
l'oiseau.
Puis il ajoute avant de s'éloigner
à son tour:
Ta migration sera longue. Tu
franchiras cette mer et bien d'autres encore. Tu iras
là où nulle outarde n'a jamais posé ses
ailes. Là où les îles, surgies des
profondeurs comme des amers sur l'océan, sont
ceinturées de lagons aussi tièdes que le vent
du sud en juillet. Là et plus loin encore... Mais
avant, tu trouveras tes compagnons. Les outardes migrent en
famille, en famille... en famille...
L'oiseau n'est plus qu'un contour
imprécis sur le ciel qui chavire. L'homme s'accroche
au rêve. Il souhaite voler encore. Mais il n'a aucun
contrôle sur les images de l'écran
céleste. Sa chute vers la mer est vertigineuse et
irréversible. Et comme il ne veut pas mourir, il se
réveille d'un coup sec.
Un nouveau jour se lève sur la
taïga. L'homme descend jusqu'à la rivière
s'asperger le visage. Ses pensées suivent le courant.
Tout est si paisible autour de lui. Il se dit que s'il
devait choisir un lieu pour mourir, il reviendrait creuser
un lit dans la mousse, juste là-haut sur la colline.
Puis les fragments brumeux de son rêve lui reviennent
en mémoire. «Curieux, se dit-il. Quel rêve
étrange! C'est vrai que la mer m'attire. Elle
ressemble à une rivière avec ses
tempêtes dressées comme des rapides le long de
la route et ses îles comme des rives de sable
où tirer le canot pour la nuit...»
Après avoir déjeuné
et plié sa tente, l'homme se prépare à
poursuivre sa route. Et tandis que les familles d'oies
sauvages nagent dans la lumière d'une belle
journée d'août, le canot s'éloigne vers
le nord...
Elle est triste, ton histoire,
soupire Évangéline. Moi je n'aime pas
ça quand l'oiseau meurt.
Je sais. Mais c'est comme
ça parfois dans ces régions
éloignées où, à court de
provisions, il faut chasser et pêcher pour
survivre.
Qu'est-ce qui arrive ensuite
à l'homme? demande Damien.
Tu n'as pas compris que c'est
Carl, rétorque Évangéline. Il est
allé plusieurs fois sur la rivière De Pas en
canot et quand il a connu Dominique, ils l'ont descendue
ensemble. C'est là-bas qu'ils ont
décidé d'avoir des enfants et quand je suis
née, ils m'ont appelée
Évangéline De Pas, à cause de la
rivière. Et pareil ensuite pour vous
trois..
Il y a beaucoup de poissons
là-bas?
Du saumon et de la truite à
faire rêver un pêcheur comme toi Damien! Et
l'eau est tellement claire et fraîche que tu peux
boire à même la rivière. Il n'y a que
les moustiques qui soient terribles, mais heureusement ils
ne viennent pas sur l'eau. On vous amènera un jour.
Le matin, je préparais un bon déjeuner aux
galettes de sarrasin, bien épaisses, avec du beurre
de peanut ou de la mélasse. Avec ça et
une petite pose «thé et chocolat» le midi,
on avait de l'énergie pour ramer et sauter des
rapides toute la journée. Le soir, pendant que je
montais la tente sur un tapis de mousse, Carl partait le feu
et après, on se préparait à manger.
C'était drôlement bon de s'asseoir avec un bol
de soupe et un morceau de poisson ou de canard cuit sur les
braises. Puis on allumait une pipe et on levait le nez vers
les étoiles. Il y avait parfois des aurores
boréales... Quand on était bien
imprégnés du silence, on rentrait se glisser
dans les duvets sous la tente. Ah! On était bien! On
se parlait à peine... L'esprit du grand jars devait
rôder dans les parages parce qu'on a senti qu'on
était mûrs pour commencer une famille et migrer
sur les océans...
Alors, c'est pour ça que tu
as dessiné une famille d'outardes sur ton chandail
...
Oui... Sauf que maintenant,
Noémie, on ressemble de plus en plus à une
bande de canards domestiques qui s'essoufflent entre deux
îles, tellement on a perdu l'habitude de voler! Il est
grand temps de reprendre notre migration! Bon, en attendant,
les copains, au lit ! Comme dirait Carl, demain nous avons
une grosse journée! Si nous voulons faire le tour de
l'île à pied, nous devons partir
tôt.
Dans notre lagon tout enveloppé de
nuit, je serre affectueusement contre moi, à tour de
rôle, mes quatre oisillons encore duveteux. S'arracher
à la douce torpeur des îles ne sera pas
facile... Oui, il est temps de quitter la
Polynésie.
(© Dominique Manny, La
V'limeuse autour du
monde, tome
1)
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