Les histoires du pêcheur...

L'échange

Pêcher la nuit

Journal de Damien, 16 décembre 1991

Un rêve au bout de la ligne

 

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L'échange

Assis sur le balcon avant, Damien tient sa dent de lait dans le creux de la main. Il revoit deux ans plus tôt, à Gomera, notre équipier Frédéric surgir de l’eau profonde en brandissant un énorme poisson au bout de sa flèche. Cette étincelle continue d’enflammer son imagination. Que cache cette mer mystérieuse? Quel est ce monde invisible et fantastique qui le trouble depuis toujours, mais l’attire tout autant?

La funeste époque où naviguer signifiait rester allongé, terrassé par la nausée, relève maintenant des mauvais souvenirs. Pour s’aider à renverser la vapeur, il s’était accroché aux images, aux histoires de pêche et aux ailes des poissons volants...

Ces créatures loufoques qui décollent d’un simple coup de queue et planent au-dessus des vagues pendant de longues secondes, volent si haut qu’elles atterrissent bel et bien sur le bateau pendant la nuit. Certaines poursuivent leurs courses à travers les panneaux et se retrouvent à l’intérieur... Il fallait voir la tête de Bernard lorsqu’il a ramassé ce qu’il croyait être une chaussette sur le plancher! Son cri de surprise a réveillé tout le monde et rien qu’à y repenser, Damien se met à rire.

C’est lui qui trouve les victimes de la nuit aux premières heures de l’aube, les vide et les met au congélateur. D’ici peu il y en aura suffisamment pour faire un repas. Le goût des poissons volants n’a pas son pareil.

Mais il y a une chose que Damien ne s’explique toujours pas. Bientôt vingt-deux jours en mer depuis les Canaries et pas un poisson n’a mordu. Enfin... il y a ceux qui mordent, se décrochent aussitôt ou partent avec le leurre, le fil et l’émerillon, mais ça ne compte pas. Alors, il se demande si la V’limeuse n’est pas frappée d’un mauvais sort. «On ne pêche jamais rien sur ce bateau», clame-t-il régulièrement.

C’est à désespérer! Car bien plus qu’un sport, la pêche est la clef du mystère, le lien entre son imagination et la réalité des profondeurs qu’il rêve de découvrir.

Damien regarde sa dent. Plutôt que de la mettre sous son oreiller en espérant que la fée des dents passera en plein océan, une autre idée lui est venue, tellement invraisemblable qu’il hésite encore. S’il n’avait cette certitude qu’il peut maintenant faire basculer les situations par un effort de volonté, peut-être se moquerait-il de lui-même.

Mais l’échange paraît équitable et Neptune, en souverain des abysses, se doit d’être juste.

Plusieurs minutes s’écoulent, laissant l’enfant et l’esprit de la mer en un étrange tête-à-tête. Puis, tel un éclair de nacre, la dent disparaît dans les vagues et Damien rentre se coucher.

 

Le lendemain vers 11 heures, la première daurade mord. Elle est sortie de l’eau en moins de deux. C’est une bête magnifique aux couleurs fluorescentes. Évangéline, la seule à ne pas partager la surexcitation générale, éclate en sanglots devant la brève agonie, puis la mort du poisson.

Deux jours plus tard, Damien s’arrache une deuxième dent de lait et une autre daurade coryphène avale le leurre d’un coup sec.

Évangéline ne sait plus trop quoi penser. Elle, qui au début trouvait ce rite complètement maboul, décide de cacher les pinces jusqu'à notre arrivée en Martinique. Au cas où...

Certaines dents des jumelles commencent à bouger.

(©Dominique Manny, La V'limeuse autour du monde, tome 1)

 

 

 

 Pêcher la nuit

Journal de Damien, 16 décembre 1991

Un rêve au bout de la ligne

 

 

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Pêcher la nuit (Damien)

Quand je me revois au petit matin quitter le port de l’île Rodrigues à bord d’un bateau de pêche, c’était comme si je partais dans un autre monde, un monde plus calme et très excitant pour moi.

Le capitaine Salomon me disait: «Damien, veux-tu barrer le bateau, il faut que j’aille préparer mes lignes.» Et je lui répondais: «Bien sûr», heureux de pouvoir rendre service.

Nous partions vers 5 heures de l'après-midi, pour aller à trente ou 40 milles au large sur les hauts-fonds. Une fois rendus là, nous arrêtions le moteur et le bateau dérivait doucement. Alors c’est là que l’action commençait. On laissait tomber nos lignes jusqu’au fond, à environ 35 mètres. Nous pêchions comme ça toute la nuit et le lendemain on rentrait au port, des fois le bateau plein de poissons: requins, mérous, becs-de-canne, thons, tazars, rougets, etc.

Nous étions quatre avec moi sur le bateau. Je m’entendais très bien avec le capitaine et l’un des pêcheurs. Nous parlions souvent de toutes sortes de choses. Ils me montraient leur façon de pêcher et moi je leur racontais la vie à bord d’un bateau à voile avec trois sœurs et mes parents. La nuit, quand nous pêchions en buvant du café pour nous tenir réveillés, je trouvais que c’était vraiment unique ce que j’étais en train de vivre, tout seul à bord d’un bateau, entouré de Rodriguais tous aussi gentils les uns que les autres.

Une fois, c’était moins drôle, j’ai cru qu’on ne reviendrait jamais au port. Nous étions partis le matin avec un ciel nuageux. Puis en fin de journée, à mesure que le soleil baissait, le vent et la mer empiraient. La nuit fut infernale, le vent soufflait tellement fort que les vagues ébranlaient le bateau. Au matin, j’ai vraiment eu peur. Nous avions dérivé toute la nuit et maintenant il fallait combattre les vagues pour rentrer le plus vite possible au port. Le bateau tapait dans les vagues et craquait de partout. Heureusement nous sommes arrivés sains et saufs.

Malgré cette aventure, mes pêches la nuit au large de Rodrigues resteront parmi mes plus beaux souvenirs de voyage.

(©Damien De Pas, La V'limeuse autour du monde, tome 2)

 

 Journal de Damien, 16 décembre 1991

Un rêve au bout de la ligne

 

 

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Journal de Damien, 16 décembre 1991

16 décembre

Ce matin, vers 7 heures et quart, Dominique et Noémie ont déroulé le génois et hissé la grand-voile car il y a une petite brise. Après mon déjeuner, j’ai monté la ligne de Carl avec un gros rapala bleu, et j’ai mis mon moulinet sur ma nouvelle canne à pêche, celle que j’ai achetée à Durban pour 103 rands. Comme ça, maintenant, nous allons pêcher à deux. Quand les lignes ont été à l’eau, j’ai pris la dent que j’avais perdue hier et je suis allé en avant pour parler avec Neptune, pour lui demander si je pouvais l’échanger contre un poisson. Je faisais ça quand j’étais plus petit et ça marchait. Je pense qu’il m’a dit oui mais je ne suis pas sûr. Éole et Neptune sont de très bons copains en mer. Des fois, je leur parle quand je veux leur demander quelque chose.

Vers 4 heures, nous étions en train de jouer aux cartes quand Noémie est allée dehors et tout à coup elle a crié: des bonites! Dès que je les ai vues de mes propres yeux, j’ai dit aux autres: ne bougez pas! Et je suis allé chercher mon fusil-harpon. Carl aussi. Il a tiré le premier mais il les a ratées et au bout de quinze minutes il s’est découragé. Alors c’était à mon tour de jouer et, en même temps, je me doutais qu’elles étaient là pour moi. Une sorte d’épreuve que Neptune voulait me faire passer parce que j’avais grandi. J’ai attendu au moins trois quarts d’heure, penché au-dessus de l’eau, jusqu’au moment où j’ai porté mon coup fatal. Quand j’ai crié «je l’ai, je l’ai», tout le monde était vraiment fier de moi. Je n’arrivais pas à m’imaginer que j’avais réussi à tirer si bien, au milieu du corps.

C’était une bonite commune, d’environ quatre kilos. Nous l’avons mangée avec du riz et du citron, c’était très bon.

En ce moment, le vent est au près serré, environ 10 nœuds.

(©Damien De Pas, La V'limeuse autour du monde, tome 2)

 

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Extrait du tableau: Un rêve au bout de la ligne

Le spi ramasse les moindres souffles, parfois nous le gardons la nuit, mais il faut scruter le ciel pour y déceler les nuages un peu trop sombres. Ces nuits-là, Carl n’arrive pas à dormir. Il s'entraîne, dit-il à la blague, pour la prochaine course en solitaire.

À l’aube du sixième jour, trois exocets victimes d’un mauvais vol plané sont cueillis sur le pont et grillés à la poêle. Ils annoncent notre entrée dans une zone plus poissonneuse.

Le lendemain, Damien se fait couper deux lignes avec ses poulpes préférés. Ce soir-là, il titre en pleurant dans son journal de bord: «il y a du gros dans les parages».

Deux jours plus tard, il ajoute:

Ce matin, à la fin de mon quart, j’ai mis la ligne de Carl à l’eau et aussi une autre, que j’avais préparée le jour d’avant pour du TRÈS GROS POISSON. Ensuite je suis allé me coucher.

J’étais dans un profond sommeil lorsque j’ai entendu Sandrine crier: «un gros poisson!» Alors j’ai bondi hors de ma couchette en vitesse, je me suis précipité en haut de l’échelle et j’ai couru à l’arrière.

Sandrine a tout de suite mis le moteur au neutre, car ce matin il n’y avait pas de vent. Ensuite elle est allée réveiller Carl pour qu’il remonte sa ligne et qu’elle ne se mêle pas à la mienne.

Je ne savais pas du tout ce qu’il y avait au bout de ma ligne mais ça tirait énormément. Comme le bateau n’avait plus de vitesse, c’était quand même possible de faire approcher le poisson. À un moment j’ai cru que c’était un thon mais d’habitude je n’en attrape jamais en pleine mer.

Quand il a été assez proche pour que je le vois, j’ai cru halluciner: c’était le poisson dont je rêvais depuis six ans, le plus beau de tous, c’était un «poisson-voilier».

Beaucoup plus tard, quand nous avons eu fini de le gaffer, de le hisser avec une drisse, et qu’il était là sur le pont, bien attaché, je n’en croyais pas mes yeux. Il mesurait deux mètres cinquante et il pesait trente-cinq kilos.

 

Le poisson n’a pas eu l’ombre d’une chance. Il s’est pris l’hameçon en travers du rostre, sans doute un point sensible puisqu’il n’a pas cherché à bondir hors de l’eau en déployant son aile, ni même à se débattre outre mesure. Mais qui sait... peut-être obéissait-il à quelque ordre mystérieux.

Damien rayonne de bonheur. Penché au-dessus du voilier de ses rêves, il en vide l’intérieur avec des gestes tendres, caresse le ventre lisse et doux de la bête comme si seule la mort pouvait lui permettre une aussi parfaite intimité avec une telle créature.

Je me promets de lui faire lire très bientôt Le vieil homme et la mer, d'Ernest Hemingway. En attendant, je n’arrive pas à lui en vouloir d’avoir condamné un poisson aussi magnifique. Il y a quelque chose d’initiatique dans sa manière d’aimer ce qu’il tue.

Je l’observe depuis qu’il est tout petit, je l’ai vu prendre de l’assurance, devenir un marin attentif, un pêcheur patient, un chasseur habile et capable de faire face aux requins de lagon. Je l’ai vu grandir dans tous les sens du mot.

Et j’ai toujours cru à cette magie qui existe entre lui et la mer, même si parfois ses relations avec Neptune échappent à toute logique.

En fait, je ne pense pas que ce soit le hasard qui ait mis ce poisson-voilier sur sa route, à quelques mois de la fin du voyage. Pas plus que la bonite qu’il a harponnée entre Le Cap et Sainte-Hélène. Je crois de moins en moins au hasard. Non, il y a autre chose. Des étapes à franchir et pour lesquelles nous avons besoin d’aide. Tout se joue là, dans nos rapports avec les autres, avec la nature et avec le reste de l’univers.

Carl sort les appareils photos et immortalise côte à côte le voilier et le pêcheur de 13 ans qui vient d’attraper son premier grand rêve au bout de la ligne.

(©Dominique Manny et Damien De Pas, La V'limeuse autour du monde, tome 2)

 

 

 

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