" Peut-on bêtement aimer la vie quand elle se résume parfois à venir s'asseoir certaines fins de journées dans l'oasis du grand large avec son bol de riz au thon, la fourchette suspendue et l'intelligence égarée dans les couleurs du crépuscule, en ne comprenant rien, mais rien de ce qu'elle nous veut ? "

©Carl Mailhot, La V'limeuse autour du monde, tome 2

 
 

Les histoires du capitaine : la rencontre

 

Après toutes ces journées dans la lumière crue du large, les soirées sur le pont arrivent comme une enveloppe de bien-être. Jamais nous n'échangerions ce privilège contre l'envahissement de la télévision. Ces espaces vastes autour de nous valent cent fois mieux. «C'est le plus bel écran circulaire que vous ayez jamais eu, fais-je souvent observer aux enfants, et il va se refermer imperceptiblement avec le sommeil, jusqu'à ce que vous vous passiez la tête au travers pour vous retrouver au pays des songes.»

Pour animer ce panorama que les couleurs du couchant enflamment, nous avons pris l'habitude, Dominique et moi, d'y aller d'un récit, imaginaire ou réel.

Ce soir, Damien présente sa demande :

– Papa, raconte-nous comment tu as connu Dominique!

Je reste pensif de longues secondes.

Comment nous sommes-nous retrouvés dans ce petit village de la Moyenne-Côte-Nord en plein hiver? Nous nous posons très souvent la question, plus pour nous tâter à chaque fois que pour tenter d'y répondre. Une belle histoire à laquelle nous arrivons à peine à croire...

Ce qui s'est passé ensuite dans ce paysage de glace, de froid sec vivifiant et de pas qui crissaient sur la neige, a été si éblouissant, presque aveuglant que le destin en s'imposant ne nous offrit qu'un choix: celui de le suivre sans poser de questions. J'avais 35 ans, Dominique 16. Je me battais depuis longtemps avec la vie alors qu'elle la découvrait avec la fraîcheur d'une princesse au royaume des lièvres et des loups-cerviers.

– Comment j'ai rencontré Dominique? dis-je en prenant bien soin de faire durer le plaisir. Tenez-vous bien! je l'ai connue à ma sortie de prison...

La réponse aurait pu tomber comme une brique dans ce calme où chacun se serre autour du cockpit. Elle est tellement incroyable qu'aucun d'eux n'en fait de cas, si ce n'est Évangéline qui marque plus rapidement que les autres son impatience:

– Papa, fais pas ton fou!

– Je ne blague pas, c'est la vérité.

Ils se tournent alors vers Dominique et l'interrogent du regard. C'est leur unique assurance pour vérifier mon sérieux. Ils se préparent malgré tout à ce qui va suivre en se glissant des oreillers sous la tête, en tirant un bout de couverture sur les jambes tout en se disputant comme une bande de petits chiots leur niche autour des banquettes. Une fois que chacun a trouvé sa place, Dominique donne le feu vert:

– Carl déforme un peu la vérité, c'est son côté accrocheur, mais laissez-le continuer, vous verrez bien!

Tel un planeur qui bascule vers la terre, j'amorce cette descente vers l'année 1972 avec l'adresse d'un pilote qui a survolé maintes fois dans sa tête cette portion de la côte, un peu à l'est de Sept-Îles. Je fais d'abord un passage très bas au-dessus de Rivière-au-Tonnerre en battant de l'aile pour marquer les souvenirs restés dans «le salon de Madame Anna». Je continue ensuite plus à l'ouest pour venir me poser à Rivière-à-la-Chaloupe. C'est dans ce village fantôme que se trouve le camp de trappe de Wyndam et Albert Bond, les deux fins «renards» qui posent des collets.

«C'est très vrai que je sortais de prison, dis-je enfin après un long silence. Je venais d'être arrêté la veille en possession de quelques grammes de haschisch et j'avais passé la nuit derrière les barreaux en attendant d'être jugé le matin suivant à la cour de Sept-Îles. J'en ai été quitte pour 200$ d'amende avec trente jours pour payer. Ça se terminait pas trop mal, mais pendant une bonne demi-heure, le temps qu'a duré le procès, j'ai eu très peur d'aller croupir plusieurs semaines ou mois en prison. Parce qu'à mesure que les accusations étaient portées, je me rendais compte que je n'allais pas payer pour une offense mineure, mais pour tout ce que je représentais aux yeux de ce juge enragé.

– D'abord, que faites-vous à Sept-Îles? grogna-t-il.

– J'y suis de passage avec trois étudiants, Monsieur le Juge. Je suis professeur et nous profitons tous d'un congé scolaire pour venir visiter...

Il ne me laissa pas terminer.

– Je vous pose à nouveau la question : qu'êtes-vous venus faire au juste sur la Côte-Nord en plein hiver et en compagnie de deux mineures de 16 et 17 ans?

Voilà exactement où il voulait en venir. Mes explications ne l'intéressaient pas une minute. Car je dois vous expliquer tout de suite, les enfants, que... disons qu'il était de plus en plus clair que j'allais être jugé pour une différence d'âge et sur mon travail à cette époque, la source des pires intentions. J'avais les cheveux longs, une grosse barbe, le sac au dos, j'étais un enseignant de Montréal d'où tout le mal semblait venir... Et on m'arrêtait à Sept-Îles, comme s'il s'agissait d'un endroit où il ne fallait pas se trouver.

En affirmant que j'ai connu Dominique lors de cette histoire, j'ai donné volontairement dans le sensationnalisme pour vous faire dresser les oreilles. En vérité, je n'étais pas un gros méchant, plutôt quelqu'un qui se cherchait depuis longtemps tout en cherchant une compagne pour partager son errance. Nous nous connaissions depuis le départ de Montréal, deux jours auparavant, et sans qu'on se soit remarqué l'un l'autre, nous étions bel et bien en route vers Rivière-au-Tonnerre pour découvrir ce coin de pays en hiver, coupé du reste du Québec. Je m'y étais rendu en Zodiac au cours des étés précédents et les gens de cette région étaient les plus merveilleux du monde. Maintenant, allez dire cela à pareil tordu! Rien à faire pour lui vanter les attraits touristiques du coin. Il me voyait comme un trafiquant de drogues avec un penchant pour les adolescentes. Bref, et j'en passe, je me suis défendu âprement, lui faisant une leçon sur les drogues douces et dures qu'il mettait dans le même plat, etc. Je ne sais plus comment je me suis tiré des bas-fonds où il prenait plaisir à me voir. Peut-être est-ce arrivé quand il a appris que j'étais un voyageur de longue date et que mes premières expériences avec le kif et le haschisch remontaient à des séjours en Afrique du Nord et au Proche-Orient. Bête comme il était, il venait probablement de trouver d'autres coupables et découvrait à la fin que j'étais davantage une victime.

La route à cette époque ne dépassait pas Moisie. Nous avons donc pris l'avion pour un petit saut de puce d'environ 100 kilomètres. C'était un vieux DC-3 d'une ligne locale appelée «Les Ailes du Nord». On s'entendait à peine parler là-dedans. Je me souviens qu'au cours du vol, je me suis penché au-dessus de Dominique afin de lui indiquer par le hublot un endroit de la côte que je reconnaissais. D'après ce qu'elle me confiera plus tard, il y eut là un signe annonciateur.

Mais le plus fantastique restait à venir. Encore une fois, les choses prirent une tournure inattendue. Sitôt descendus dans ce village, il fallut chercher une pension. J'avais les moyens d'aller à l'auberge, eux pas. On se met alors à frapper aux portes des maisons. Une madame pas très grande avec la tête pleine de bigoudis, n'ayant pas l'air d'avoir froid aux yeux derrière ses lunettes, nous claque presque la porte au nez en m'apercevant. Cet amas de poils couverts de givre qui m'orne le visage, ajouté au gros bonnet de fourrure que je porte, ont dû lui causer une certaine surprise. Ce n'est qu'en voyant les deux filles derrière moi qu'elle paraît rassurée. Elle nous fait entrer et comprend très vite ce que nous cherchons. Elle a quelques chambres de libre à l'étage. Mais si elle n'y voit pas d'objection, nous pourrions nous contenter de dormir par terre dans son salon. Elle est d'accord et il ne nous reste plus qu'à dérouler nos sacs de couchage.

Ce salon est devenu depuis une véritable légende pour nous, ainsi que Madame Anna Boudreau avec laquelle nous nous sommes liés d'amitié. Une femme extraordinaire que nous écoutions des soirées de temps. C'est peut-être grâce à elle et à tous ceux qui défilèrent dans sa cuisine durant notre séjour que Dominique et moi, nous sommes imperceptiblement rapprochés. Je serais pourtant incapable de l'expliquer.

L'autre personnage-clef de notre idylle sur fond de poudrerie s'appelle Wyndam Bond. Durant l'été, il travaillait comme guide sur la rivière Moisie pour les Américains qu'il appelait «les messieurs». L'hiver, il devenait trappeur. Il habitait Sheldrake, le village voisin vers l'ouest, mais il faisait partie du va-et-vient de la vie sociale de Madame Anna. Il la taquinait sans ménagement en l'appelant sa « vieille face plissée ». Ils se témoignaient ainsi leur affection et c'était évidemment exagéré puisqu'elle ne faisait aucunement ses 70 ans. Tout en étant de la même génération, il pouvait en avoir 60, Wyndam avait la démarche d'un fringant coureur des bois. Ses petits yeux perçants et son visage pointu lui donnaient un air fouineur. On aurait dit qu'à force de ruser d'adresse avec les bêtes, il en avait pris toute la perspicacité.

Le jour où il fit notre connaissance, il nous invita tous à sauter sur nos raquettes et à venir manger du lièvre à la poutine, sa recette préférée, à Rivière-à-la-Chaloupe où il trappait avec son frère Albert.

C'est dans ce repaire de vieux garçons que nous nous sommes mystérieusement pris la patte, Dominique et moi. Sans conséquences graves, vous le voyez bien! En apparence, il ne se passa rien de plus qu'à Rivière-au-Tonnerre. Sauf que nous étions encore plus isolés du reste du monde. Les étoiles que nous sortions regarder après souper nous questionnaient depuis les confins de l'univers. Et ce vieux poêle à bois, entouré de chaussettes qui séchaient, réchauffait quelque chose en moi qui était depuis longtemps engourdi...

Il y avait un pont couvert qui achevait ses jours un peu plus haut sur la rivière. Nous l'empruntions souvent dans nos promenades silencieuses. La dernière fois que nous sommes passés sous son toit, je me suis arrêté, j'ai sorti mon couteau et, avant qu'il ne meure complètement, je gravai en mémoire de tous les murmures qu'il avait dû entendre... je marquai dans son bois: "Carl aime..." »

(© Carl Mailhot, extrait du tome 1 de La V'limeuse autour du monde )  

 

 Une histoire du capitaine: la revanche de Ti-Carl

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