Traversée vers les Tonga

Mercredi 18 juin 1988: quatrième jour en mer. Il est cinq heures du matin. Carl s'est assoupi à mes pieds, recroquevillé au fond du cockpit dans son ciré dégoulinant, le corps appuyé contre le panneau de la descente. Le faisceau rouge du compas éclaire la scène attendrissante de nos solitudes emmêlées sur une mer tumultueuse. Les cristaux d'embruns me brûlent les yeux. Encore une heure, la moitié d'un quart. Ensuite, je lui tendrai à nouveau les rênes et m'allongerai en rêvant que le vent du sud s'essouffle.

La V'limeuse semble avoir le mors aux dents. Sa course folle sur les crêtes blanchies d'écume nous en met plein les bras. Toute la famille s'accroche. Les enfants à leur couchette et les parents à la barre. La violence du vent augmente depuis trois jours. La chaîne de la barre à roue a cédé la nuit dernière et les douze heures de barre franche jusqu'au petit jour nous ont exténués.

Une fois la réparation faite, nous avons pu dormir en confiant au régulateur d'allure le soin de garder le cap. Depuis hier soir, il n'en est plus question. Les creux atteignent cinq mètres et les rafales 40 à 45 nœuds. Le régulateur contrôlant de moins en moins la situation, les embardées se sont multipliées et il a fallu se résigner à reprendre la barre. Carl s'inquiète pour la résistance des petits safrans inclinés qui subissent une pression énorme avec les vagues et la vitesse du bateau.

Le mauvais temps nous frappe avec d'autant plus de sévérité que nous manquons d'entraînement après tous ces mois d'abandon aux douceurs tropicales.

L'aube est longue à venir, fuyante entre les lambeaux de nuages gris. Plus déprimante encore que la nuit. Carl se réveille. Nous échangeons des sourires lourds de sens. Notre migration est parfois bien ardue. Puis il se dirige d'un pas vacillant vers le balcon arrière pour offrir quelques gouttes de plus à l'océan. En vérifiant entre deux vagues s'il est toujours à bord, je l'aperçois penché au-dessus du balcon, grimaçant.

– Ça va, Carl?

– Le safran...

– Quoi?

– Le petit safran est à moitié arraché! On est à la veille de le perdre!

Il faut faire vite. D'abord freiner le bateau: la grand-voile arisée est bordée plat et le foc passé à contre. Pendant ce temps, les enfants prévenus de l'urgence de la situation s'affairent à l'intérieur. Trouver les cisailles, un harnais pour Carl et un autre pour Damien qui sort le tout et vient nous rejoindre sur la grille.

Les filles se rassemblent dans le tatami, la seule couchette du bateau dont les panneaux donnent sur l'arrière, pour suivre l'opération de sauvetage.

Carl se glisse sous la grille du balcon et s'y agrippe solidement d'une main. Avec l'autre, il doit cisailler les câbles qui retiennent encore le safran. La manœuvre est dangereuse vu l'état de la mer. Carl a de l'eau jusqu'à la taille et, malgré le harnais qu'il porte, nous sommes inquiets. Damien veille sur son père. Sa petite main posée sur la grosse patte d'ours, il soupèse du regard chacune des vagues qui galopent vers Carl et l'avertit si l'une d'elles paraît plus menaçante que les autres...

Enfin, au grand soulagement de tous, le petit safran bâbord est remonté sur le pont et solidement attaché. Cela vaut bien quelque chose de chaud à boire et un peu de repos.

– Papa, viens voir en bas! C'est tout mouillé sur le plancher de la cuisine...

– C'est normal, Évangéline. On gîte de l'autre côté. Il devait y avoir un peu d'eau dans les cales.

– Oui, mais il y en a vraiment beaucoup... Tu devrais descendre!

C'est vrai, le tapis est drôlement imbibé. Petit coup d'œil dans la cale de la cuisine: Oups! elle est pleine! Nous relevons le coffre pour examiner celles du compartiment-moteur... Cette fois, c'est un grand coup au cœur: encore un pouce ou deux et les alternateurs vont tremper dans l'eau!... Douce ou salée? Au point où nous en sommes, je ne sais pas qu'elle découverte sera la moins douloureuse. Si c'est de l'eau douce, ça signifie que le réservoir s'est vidé avec pour conséquence un rationnement draconien jusqu'au prochain port. Si c'est de l'eau de mer, eh bien...

– Goûtes-y donc, maman!

– Beurk! Aucun doute, c'est salé...

Peu importe par où elle est rentrée, il faut la balancer par dessus bord. Pas besoin de faire un dessin aux enfants. Évangéline et Damien attrapent deux bols dans la cuisine pendant que je cours chercher les seaux à l'avant. La pompe électrique du moteur n'aspire plus rien depuis quelque temps et l'achat d'une pompe manuelle devra attendre une prochaine escale dans une ville importante. Tout en vidant les cales, chacun s'interroge: comment diable ont-elles pu se remplir? Après une demi-heure de ce petit jeu «excellent pour le mal de cœur» au cours duquel nous travaillons à genoux et la tête penchée, le niveau d'eau accuse à peine une baisse de quelques centimètres. Évangéline commence à s'énerver:

– C'est pas drôle. On dirait qu'elle rentre à mesure...

– Pourtant, j'ai beau chercher, je ne vois pas par où... soupire Carl.

– Je pense que je l'sais! lance tout à coup Damien, le visage illuminé. Quand tu étais sous la grille tout à l'heure, maintenant je m'en rappelle, j'ai remarqué qu'il manquait un boulon sur le support du safran.

Bravo, Damien! Les supports des deux petits safrans sont en effet boulonnés sur le tableau arrière. Je saute dans le tatami, glisse ma main le long de la coque en comptant les boulons et trouve un jet d'eau à la place du dernier. Le trou n'est pas sous la flottaison, mais suffisamment proche pour avaler par gros temps, gorgée après gorgée, quelque 300 litres d'eau en une nuit. Et depuis ce matin, avec la gîte sur bâbord, l'eau rentre à plein...

– Cherchez vite quelque chose pour boucher le trou et remplacer mon doigt!

– Moi je sais, on pourrait prendre un bouchon de liège, suggère Noémie.

– C'est un peu gros!

– Et si on le taille? propose Sandrine.

– Il va s'effriter, espèce de nouille! intervient Damien. Et puis, ça ne vous dirait pas de venir nous aider toutes les deux au lieu de nous regarder travailler, bien allongées sur vos coussins?

– On peut pas, on a mal au cœur!

– Pis nous, tu penses peut-être qu'on n'a pas mal au cœur?

J'ai une idée.

– Carl, apporte-moi la cuillère en bois que prend Évangéline pour touiller sa costarde!

Le manche de la cuillère est parfait. Carl se rhabille et sort le visser dans l'orifice par l'extérieur. Une vague vient sectionner le bout qui dépasse. C'est réussi, ça ne coule plus!

 

Une fois les cales vidées, chacun attrape un oreiller et plonge vers le coussin le plus proche. Les plus rapides installent les dossiers à même le plancher, coincés entre le coffre du moteur et les banquettes. C'est l'endroit le plus confortable par gros temps ou par fort roulis. Et si on se colle vraiment beaucoup, on peut y tenir à deux. Noémie m'appelle: «Viens ici, maman! Je vais te faire une petite place.»

La V'limeuse dérive. Pour l'instant, personne ne songe à la remet-tre sur ses rails. Les gémissements du vent franchissent à peine notre cocon ; de l'intérieur, tous les bruits sont feutrés. Sans vitesse, nous n'offrons plus de résistance aux vagues, nous cédons, nous aban-donnons la course momentanément, le temps de reprendre nos forces.

Les enfants parlent peu. Ils rêvent sans doute à l'archipel des Tonga, calculent mentalement le nombre de jours pour y arriver si tout va bien... Ma main se pose sur un front ou sur un ventre endolori, se glisse dans une chevelure, appliquant un baume de tendresse sur leurs fatigues et leurs angoisses.

Moi aussi, j'ai hâte de ne plus avoir le cœur barbouillé, de manger autre chose que des biscuits soda, de dormir plusieurs heures d'affilée et de ranger un peu cet indescriptible fouillis qu'est devenu l'intérieur de notre bateau après quatre jours en mer.

Pourtant... Je ne sais pas si l'étrange destinée d'une mère est d'atteindre le zénith de ses émotions au cœur de la tourmente, entourée des siens... Mais, en ce moment, j'éprouve le sentiment paradoxal d'être profondément bien, simplement parce que nous sommes ensemble. Unis au milieu de nulle part. Livrés à nous-mêmes et aux intempéries de l'existence...

Et durant les heures qui suivent, blottis les uns contre les autres dans le ventre d'un bateau ivre... d'avoir trop bu d'eau salée, nous écoutons ces chants marins que nulle terre ne pourra jamais nous offrir.

 

(© Dominique Manny, La V'limeuse autour du monde, tome 1)

 

 

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