La vie dont vous êtes le héros

 

Après deux mois passés entre Saint-Malo, l'île d'Yeu, et La Rochelle, nous avons quitté la France à la fin octobre.

Depuis, tout va mal. Les dépressions se succèdent. D'abord dans le golfe de Gascogne puis tout le long des côtes d'Espagne et du Portugal. La mer est mauvaise. Chacune de nos sorties au large devient synonyme de nausée pour nos mousses. Ils n'ont pas le temps de s'amariner durant ces courtes navigations de quelques jours.

Damien est le plus durement atteint. Après cinq jours de mer entre Lisbonne et l'île de Madère, il n'a toujours rien mangé. Il endure son mal, couché à même le plancher du carré, les lèvres serrées pour contenir le reflux de salive.

– Viens t'allonger avec moi dans la cabine, on va se parler un peu!

J'ai un pincement au cœur quand il se penche pour ramasser son oreiller, tellement il a maigri.

– J'en peux plus, soupire-t-il en posant ma main sur son ventre. Tu veux savoir à quoi je pense depuis ce matin?

– À quoi?

– J'aimerais mieux être au fond de la mer avec les poissons et les dauphins. Sous l'eau, tout est calme... Je serais bien...

– ...

– Tu pleures?

– ...

Bien sûr, je pleure... Mon petit bonhomme de six ans m'annonce tranquillement qu'il veut en finir et... je devrais réagir comment?

J'ai beau me répéter que Damien traverse la phase critique du mal de mer aigu. Que d'autres terriens, avant lui, ont souhaité se balancer par-dessus le plat-bord d'un navire... Rien de tout cela ne me console ni me rassure.

J'ai l'impression d'avoir transplanté un arbre au mauvais endroit et d'assister, impuissante, à son agonie. Je passe des heures à m'interroger sur les causes profondes de ce mal étrange et chronique. Damien exprime-t-il uniquement un malaise physique quand il se crache le cœur dans un bol? Ou veut-il nous livrer un message plus subtil... nous faire sentir que quelque chose cloche dans notre mode de vie?

Si je regarde autour de moi, je dois admettre que l'atmosphère laisse à désirer. La V'limeuse bourdonne comme une ruche. Léger détail: nous sommes onze à bord! Il se mêle à la famille un mélange d'équipiers français recrutés sur les quais de La Rochelle et d'amis québécois venus nous rejoindre au Portugal. Au moins trois d'entre eux vomissent quand le vent atteint vingt nœuds! Damien peut bien rêver d'être à vingt mille lieues sous les mers... Ici c'est la galère.

En plus d'être malade et de se piler sur les pieds, tout ce beau monde adulte se chicane. Les Québécois font la gueule aux Français, qui participent rarement aux corvées de bouffe et de vaisselle. La tension monte... Dans ce quotidien de petites misères, les enfants cherchent en vain comment apprécier la vie en mer. Nous souhaitons qu'ils s'adaptent. Mais nous oublions de leur consacrer le temps et l'attention auxquels ils sont habitués sur la terre ferme.

Enfin, Madère est en vue. Après huit jours de jeûne, Damien retrouve son appétit pour l'existence. Nous sommes au début décembre et le port de Funchal scintille sous les décorations. Les haut-parleurs crachotent des chants de Noël dans les rues. Les enfants, surexcités, nous entraînent dix fois par jour à travers la ville, s'écarquillant les yeux devant cette débauche de lumières et de vitrines alléchantes.

Cette fièvre du temps des Fêtes rend nos amis québécois nostalgiques. Ils annulent leur projet de traversée océanique avec nous et s'envolent vers Montréal.

Leur départ va nous permettre de retomber sur nos pattes.

Dans l'intimité retrouvée, nous comprenons à quel point notre vie de famille s'est vue menacée. Voyager dans ces conditions ne nous intéresse plus. Tant que la V'limeuse ne possédera pas de pilote automatique, nous aurons besoin d'aide pour les longues navigations. Mais un ou deux équipiers suffiront.

Justement dans l'archipel voisin des Canaries, un jeune dentiste français et son copain suisse nous proposent leurs services pour la traversée jusqu'en Guadeloupe. L'un d'eux s'embarque avec tout son attirail de plongée et cela intrigue fort Damien.

Le départ approche. Damien est à nouveau effrayé à l'idée de reprendre la mer. Partirons-nous avec ou sans lui? Nous envisageons différentes options mais je suis certaine qu'il peut faire basculer les choses. Peut-être que la tendre persuasion d'une mère...

Un soir, dans le petit port de Santiago de Gomera où nous préparons le réveillon du Nouvel An, je l'appelle dans la cabine:

– Damien... J'ai tourné et retourné tout ça dans ma tête depuis plusieurs semaines et j'en ai discuté avec Carl... Peut-être que tu es trop malheureux sur un bateau!

– ...

– Nous allons partir bientôt et une chose est claire: tu ne peux pas être malade pendant 20 ou 25 jours, tu n'arriverais pas vivant de l'autre côté! Alors voilà: préférerais-tu prendre l'avion pour le Québec et venir nous rejoindre dans un mois? Si tu y tiens, c'est toujours possible. Bien sûr, ça nous ferait de la peine. On préfère tous, et de loin, que tu traverses avec nous. Mais si tu choisis de rester, tu devras essayer de surmonter ton mal ou tes peurs. Et moi, je crois... je suis sûre que tu peux y arriver...

Damien demeure silencieux un long moment. Il pense à son jeu préféré à bord, un livre dont VOUS êtes le héros où il lui suffit de lancer les dés pour attaquer ses ennemis. Seulement là, c'est la vie qui l'attaque et il joue pour de vrai. On lui demande de choisir entre deux combats. Le premier monstre est devant, hideux, avec ses huit points d'habilité et d'endurance. Il représente sa hantise du mauvais temps. Sa peur du bateau qui gîte fortement dans les rafales et roule d'un bord sur l'autre sous la poussée de vagues énormes. Surgissent en lui des images de catastrophe où la V'limeuse continue son mouvement et chavire complètement.

La deuxième bête sortie des ombres du souvenir lui susurre à l'oreille combien il s'ennuierait sans nous. Elle lui rappelle chacune de nos séparations douloureuses... «Te souviens-tu Damien, quand ils t'ont abandonné sur un quai du bassin Louise à Québec? Tu avais quatre ans, tu suppliais, tu pleurais pour rester à bord. Rien à faire. On t'a conduit chez un cousin le temps d'un charter dans le bas du fleuve. Pas de place pour les enfants... Et encore l'été dernier quand ils sont partis pour Saint-Malo: un mois et demi à imaginer tes parents au milieu de l'océan, à redouter qu'ils disparaissent au fond de la mer... Un mois et demi passé entre le camp de vacances et les amis. Longue, longue absence...», chuchote la bête.

Choisir n'est pas si simple.

– Elle sera comment la traversée? Il va y avoir des tempêtes?

– Je ne crois pas. Peut-être deux ou trois jours de temps incertain en partant, mais pas plus. Après, tout le monde dit que cette traversée est la plus belle et la plus facile du monde. Là-bas, les vents nous poussent régulièrement dans le dos et les poissons volants bondissent hors de l'eau comme des milliers de sauterelles...

– On peut aussi les pêcher?

Évangéline, qui vient d’entrer dans la cabine, répond à ma place en se jetant sur le lit:

– Pas besoin de pêcher les poissons-volants! Ils tombent tout seuls dans la poêle à frire!

– Ah! Ah! Très drôle!

– J'te jure, je l'ai lu dans un livre. Ils volent tellement haut qu'ils retombent sur le pont la nuit... Et si les panneaux sont ouverts, ils peuvent atterrir n'importe où dans le bateau, même dans ton lit...

Quelqu’un cogne trois petits coups à la porte avant de l’entrebâiller:

– Je ne veux pas vous déranger, fait Carl, mais Frédéric se prépare à plonger. Damien, tu m'avais demandé de t'avertir...

Il fait nuit quand Frédéric, tout de noir bardé dans sa combinaison néoprène, glisse à l'eau le long de la digue du port. Vingt minutes plus tard, il émerge près du bateau, un gros mérou piqué au bout de sa flèche. Damien est saisi d'émotion. Comment ce fou ose-t-il défier les ténèbres sous-marines à l'heure où les requins chassent? Le courage rendrait-il invincible?

Et quoi d'autre se cache sous la surface de l'eau?

Le lendemain au déjeuner, Damien nous annonce sa décision de traverser avec nous. Ensuite, il part avec Frédéric acheter de quoi fabriquer quelques lignes pour la pêche à la traîne. Le grand fusil-harpon de son nouveau héros ne servira à rien au large pour attraper thons et dorades coryphènes.

Nous quittons Gomera le 8 janvier. Les deux premiers jours en mer sont difficiles. Vents forts et mauvaise houle. Damien serre les dents et sort souvent prendre l'air. Mais dès le troisième jour, la fierté illumine son visage. Il a vaincu. Plus jamais il ne sera malade.

Et c'est le début d'une étonnante histoire. Celle d'un petit garçon armé d'une volonté toute neuve. Et de son rêve d'être pêcheur pour mieux comprendre les mystères de la mer.

 (©Dominique Manny, La V'limeuse autour du monde, tome 1 )

 

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