La remise en forme

 Notre galop d'essai avec les enfants s'est avéré concluant. Après vingt-deux jours de voile entre les Canaries et la Guadeloupe, plus personne ne parlait de vendre, ni d'échanger la V'limeuse. Nous nous sommes prélassés ensuite sous les cocotiers des Antilles, heureux de barboter dans des eaux tièdes et de ne penser à rien d'autre.

Au terme de quatre mois de farniente, nous mettions le cap sur le Québec. Nous voulions apporter certains changements au bateau et nous préparer à un second voyage, plus long si possible.

Pour ce faire, il nous paraissait plus pratique de rentrer chez nous. De plus, notre ami Pothier, qui partait pour Madagascar, nous offrait son logement en sous-location pour les mois d'hiver.

Le 1er mars 1986, après les grands froids passés dans ce cinq et demi meublé, nous réaménageons dans le bateau. Cette transition de la rue Dorion à la marina Ville-Marie de Longueuil, ensevelie sous la neige, nous fait l'effet de revenir de trois mois de vacances près du parc Lafontaine.

Loin d'être fini, l'hiver nous réserve encore quelques froids piquants. Malgré les inconvénients d'une vie plus spartiate, les enfants se plient sans broncher à ce retour à notre réalité. Elle est moins confortable, mais elle a de meilleures chances de nous mener quelque part.

Sur papier, notre programme des prochains mois est à peu près le suivant: nous commencerons par apporter quelques modifications aux aménagements intérieurs. Nous avons révisé la vocation de la partie avant du bateau, conçue à l'origine comme un atelier et un vaste espace de rangement. Ses fonctions ne sont pas suffisamment utilisées. Nous en ferons une cabine spacieuse flanquée de deux couchettes, une double et une simple. La marmaille grandit et, à l'expérience, la couchette transversale à l'arrière s'avère inconfortable en mer.

La soute à voiles sera reléguée plus avant dans la pointe et aura sa propre ouverture sur le pont. Côté cuisine, une partie des comptoirs sera convertie en deux blocs généreusement isolés qui serviront, l'un pour la congélation, l'autre pour la réfrigération. La bière bouillante sous les tropiques, très peu pour moi! Quant aux enfants, ils cesseront de fantasmer sur le Jello!

Aussitôt que la température le permettra, nous passerons progressivement aux travaux de peinture et d'entretien général sur la coque. Et pas question cette fois de partir sans un système de pilotage! Nous ne voulons plus dépendre d'équipiers pour diviser les heures de barre.

À ce sujet, j'ai commencé à mijoter d'astucieux plans pour la fabrication d'un régulateur d'allure. Comme je suis plutôt nul en calculs, mon très aimable voisin de marina, un ingénieur en aéronautique chez Canadair, m'offre de mettre tout ça au point. Le principe de fonctionnement ne manque pas de panache, me concède-t-il, mais lui-même n'est pas sûr des résultats. Comme il le dit avec un sourire en regardant Dominique nettoyer ses pinceaux: «Si ça ne régule pas, ça aura au moins de l'allure.»

Les jours, les semaines et les mois défilent avec une étonnante docilité. Ils semblent obéir uniquement au pouvoir de nos outils. Nos pensées découpées en gestes anodins, mécaniques et répétitifs sont dans leur plus simple apparat. Elles n'échafaudent rien d'extraordinaire. Le nez collé au ras de la piste, nous sommes accaparés par le bitume et non par l'image du rugissant appareil qui s'en arrachera.

Vers quelle destination? La moindre de nos préoccupations. Demain est trop loin pour y penser. Sachant qu'il faut partir, nous répondons à cet unique appel.

Les seules questions qu'on se pose en mettant le nez dehors: Fera-t-il beau? La peinture aura-t-elle le temps de sécher avant la pluie? La seule crainte? Qu'un enfant, dans les mille va-et-vient entre le pont et la terre ferme, rate un barreau de l'échelle et vienne s'écraser quatre mètres plus bas. Au cas où cela risquerait de se produire, nous avons empilé des vieux pneus au pied des derniers échelons.

Évangéline fait la fière devant ses deux jeunes sœurs. Elle s'est tirée indemne d'un atterrissage semblable lorsque la V'limeuse était en cours de finition près de la maison à Tracy. Elle se plaît toujours à nous demander des détails de cet exploit, d'autant plus drôle qu'elle rafla au passage Damien qui montait derrière. Ils se retrouvèrent sans trop de mal dans les bras du bonhomme Michelin et autres inconnus usés à la corde.

«Le mieux, c'est encore de ne pas tomber, leur répétons-nous. Prenez tout de suite le pli! assurez d'abord les mains comme sur un voilier! ça vous sauvera la vie en mer plus tard. Si vous êtes solidement agrippés et que les jambes viennent à manquer... Vous comprenez cela? Alors mettez votre pomme dans votre poche! libérez-vous toujours les mains, ne serait-ce que d'un minuscule bonbon! et descendez de reculons en tâtant du bout du pied jusqu'à ce que vous sentiez la marche suivante! Élémentaire, mon cher Watson.»

Pauvres enfants, sacré parents! Faites ce qu'on vous dit et non ce que nous faisons. J'ai beau parler, je suis le plus dangereux à cet exercice. Les bras habituellement chargés, je dévale toujours l'échelle droit devant, comme un escalier, ne tenant en équilibre que par la vitesse de lancée.

Les travaux progressent bien, déjà le milieu de l'été. Le rythme à deux est bon. Il y a longtemps que Dominique et moi n'avions avancé dans un si parfait synchronisme vers un but commun. Il y a eu d'abord celui de la construction et de la famille, maintenant c'est la recherche sereine d'un mode de vie.

Nous enfilons chaque matin nos salopettes dans le plus grand anonymat. Personne n'oserait affirmer en contemplant le décor environnant que nous sommes sur un grand coup. C'est parfait ainsi. Les tas de ferrailles, les barils de 200 litres vides qui soutiennent des carcasses inachevées, l'herbe haute, les planches hérissées de vieux clous, autant de camouflages qui protègent notre «fleur» orangée des regards indiscrets.

Dans l'atmosphère dépenaillée de ce parking à bateaux, il est en effet difficile de distinguer les vivants des morts. La grande mode des coques en ferro-ciment, entre autres revers de fortune, semble être venue mourir ici. Les cadavres sont nombreux.

J'entraîne parfois mes visiteurs dans une visite guidée: «Venez voir comment certains se sont fait duper par des vendeurs de rêves! leur fais-je remarquer. On a voulu leur refiler un tour du monde pour cinquante sacs de ciment: l'aubaine incroyable des années peace and love

Cette fois, j'ai Gilles comme invité. Ce vieux chum marginal, hippie bien avant l'invention du mot, aurait pu être du lot de ces nombreux désillusionnés. Sa paresse l'en a sauvé. Non, soyons plus nuancés: c'est plutôt son rythme anormalement ralenti qui le met à l'abri de tout emportement passager.

Nous le connaissons depuis au moins dix ans, suffisamment pour apprécier son amour des enfants et son calme légendaire. De plus, il a quelques traversées de l'Atlantique à son actif, sur des voiliers, et... celles des Grands Lacs sur les barges où il est marin professionnel. Enfin... il n'est jamais malade en mer.

Aujourd'hui, il est venu nous offrir ses services:

– Tu sais que nos fameuses virées sur la Basse-Côte-Nord en Zodiac ont commencé à me brancher sur l'eau. Ça remonte à ça, au moins huit ans, et là, tu vois, je viens de vendre ma maison. Du beau cash! Pas de quoi m'acheter un bateau mais assez pour faire un boutte avec vous autres... si on s'entend sur le prix.

Il s'arrête souvent pour mieux rouler sa cigarette pendant que nous revenons vers la V'limeuse. Il aimerait aussi que sa copine Marie-Andrée soit du voyage.

– On va jaser de tout ça avec Dominique en prenant une bonne bière, ça devrait pouvoir marcher, dis-je en grimpant l'échelle. Tu te souviens des expressions de par en bas? Les vieux diraient: «M'est apparence que ça s'enligne ben pour toé le jeune.»

Après le départ de Gilles, nous poursuivons, Dominique et moi, la discussion sur son éventuel embarquement à l'automne. Sans vouloir le mesurer à tout prix, nous nous rappelons agréablement qu'entre lui et nous, il y a au fond très peu de différences. Nous sommes aussi des bohèmes, juste un peu plus entreprenants et organisés, voilà tout.

C'est d'accord pour Gilles. Il se joindra à notre petite équipe pour terminer les préparatifs et nous lui ferons un prix en conséquence. Quant à sa blonde, ce sera à elle de décider. Beaucoup plus jeune, elle hésite à abandonner ses études. Peut-être viendra-t-elle nous rejoindre en cours de route, rien n'est encore sûr.

En attendant, le temps nous glisse entre les mains, au point où certains se demandent si nous réaliserons notre échappée avant les premières neiges.

Damien est parmi ces inquiets et cela nous réjouit. Signe qu'il a maintenant la piqûre et que, pour notre prochain départ, la famille au complet sera gonflée à bloc.

(©Carl Mailhot, La V'limeuse autour du monde, tome 1 )

 

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