Le rendez-vous des Robinson

 

Nous avons hâte d’arriver aux Chagos. Pourtant, d’après nos lectures, les îles qui apparaîtront sous peu à l’horizon ressemblent à celles des Maldives. Basses, bordées de cocotiers et de sable aveuglant, entourées de corail et d’eau turquoise. Oui, des îles aussi belles, mais infiniment plus attirantes car elles possèdent une qualité rare et qui, de l’avis de nombreux bourlingueurs, mérite de grands détours: elles sont désertes.

Partis de l’extrémité sud des Maldives il y a trois jours, nous approchons du but. Évangéline me cède la barre à l’aube, pressée d’aller dormir: «Réveille-moi, s’il te plaît, quand tu verras les îles...»

La mer s’éclaircit à l’est, immobile et dorée; ce n’est pas encore ce matin que nous hisserons les voiles. Le moteur n’en finit plus de tourner, il fait chaud à l’intérieur, et nous rêvons de silence et d’eau fraîche.

Damien s’est levé lui-aussi avec l’aurore. Il m’apporte une tasse de café brûlant, gentillesse de Carl, et une assiette de biscuits soda couverts de confiture. Puis, d’une démarche endormie, il se dirige vers nos toilettes à ciel ouvert, sur le balcon arrière. Longtemps il reste là, debout, à scruter la mer pour y déceler la présence de bancs de poissons.

– On arrive dans combien de temps? demande-t-il enfin en revenant s’asseoir auprès de moi.

– Dans deux heures, environ. Tu serais gentil de me monter la carte des Chagos quand tu auras fini de mettre tes lignes à l’eau.

Un peu plus tard, nous étudions la carte ensemble. Damien s’enthousiasme devant le groupe des Peros Banhos, une vingtaine d’îles formant le plus large atoll de l’archipel.

– T’as vu les noms? Île Diamant, Petite Sœur, île Poule, Grande Île Coquillage... Est-ce qu’on va aller sur celle-là? C’est sûrement plein de coquillages rares...

– Malheureusement, mon beau Damien, il paraît que c’est nul pour les mouillages. Trop de houle. Alors on va ici, à côté...

Un peu à contrecœur, Damien suit mon doigt vers l’atoll des Salomon, plus petit avec sa dizaine d’îles et d’îlots.

Une seule ouverture, au nord, permet aux bateaux de pénétrer à l’intérieur d’un lagon qui mesure quatre milles dans sa partie la plus large.

– Tu trouveras sûrement des coquillages là aussi. Même que, d’après la carte, on pourra marcher d’une île à l’autre, puisque l’anneau de corail qui encercle le lagon se découvre à marée basse. Et puis, ici, sur l’île Boddam, il y a un village abandonné...

Je lui apprends que plusieurs familles seychelloises et mauriciennes habitaient l’archipel il y a trente ans. Elles géraient l’exploitation du copra pour une compagnie privée de l’île Maurice. À cette époque, tout comme aujourd’hui, les Chagos étaient britanniques, ainsi que les îles Seychelles et Maurice. Mais ces dernières avaient précédemment appartenu à la France et la population parlait un créole à base de français. Cela expliquerait la poésie de certains toponymes que nous découvrons sur la carte.

En 1968, année où Maurice devient un État indépendant, les activités cessent aux Chagos et toutes les familles doivent quitter l’archipel. Les Britanniques ont d’autres projets pour celui-ci.

– Tu comprends, Damien, ce ne sont pas vraiment quelques cocotiers qui intéressaient la Grande-Bretagne. Mais ces atolls de rien du tout, parce qu’ils sont isolés au centre de l’océan Indien, prennent tout à coup une grande valeur stratégique. Souviens-toi de Mururoa, dans le Pacifique...

– Tu veux dire que les Anglais font des essais nucléaires ici aux Chagos?

– Non, rassure-toi. Mais ils ont loué un atoll aux Américains. Celui-là, tout au sud. Diego Garcia abrite maintenant une base navale et aérienne. Si une guerre se déclenche dans ce coin du monde et que les États-Unis décident de s’en mêler, ils peuvent intervenir rapidement.

– Tu crois qu’on verra des bateaux de guerre?

– Je ne sais pas. Les voiliers, en tous cas, ne doivent pas s’approcher de la base militaire. Mais partout ailleurs, on peut s’installer sur les îles désertes et jouer aux Robinson. Et tout ça, imagine-toi, sans aucune paperasse à remplir!

Eh, oui! Pour la première fois en trois ans et demi, nous allons goûter le plaisir de mouiller l’ancre, légalement, sans devoir en rendre compte à quelque autorité.

Le soleil est déjà haut quand nous embouquons la passe, heureux comme des gamins sur le point de découvrir un immense terrain de jeu. Chaque île nous apparaît d’une incomparable richesse et pourtant il n’y a rien que du sable et des arbres.

Perché sur la deuxième barre de flèche du mât de misaine, Damien a pris son poste de vigie. Il nous annonce que sept bateaux sont mouillés entre l’île Takamaka et l’île Fouquet, dans ce qui lui semble, vu d’en haut, l’unique étendue d’eau turquoise du lagon. La couleur révèle à cet endroit un fond de sable uniforme, sans pâtés de corail, alors que partout ailleurs les bords des plages en sont encombrés.

Évangéline, vissée à sa paire de jumelles, reconnaît les silhouettes d’Oumâ et de Flores. Puis elle vient m’embrasser, joyeuse, un sourire de connivence au coin des lèvres: «Je suis contente que les copains soient là», dit-elle avant de s’éloigner pour rejoindre ses sœurs à l’avant.

J’ai l’impression d’arriver avec une précieuse cargaison de moussaillons, déjà prêts à prendre le large une fois rendus au port. En grandissant, nos enfants ont développé l’art de tisser des liens étroits avec le reste du monde. Et plus le voyage avance, plus ils manifestent le besoin d’aller vers les autres et de retrouver cet échange de tendresse que nous pratiquons entre nous sur le bateau.

Pendant un mois et demi, ils seront les seuls enfants de notre petite communauté, éparpillés sur les voiliers des copains, en plongée ou en balade autour des îles avec eux.

Nous ne pensions pas rester plus de deux semaines. Mais une fois à l’abri de notre grand cercle de corail, dans ce paysage de ciel, de sable, de cocotiers et d’eau, nous décrochons du temps. Nous sommes ici comme au milieu de l’océan, venus de nulle part, allant nulle part. Momentanément éblouis par la lumière. Brûlés le jour par le sel et le soleil, drogués par la douceur des nuits... Écoutant, dans un demi-sommeil, la mer qui brise sur le récif comme un lointain souvenir.

De temps en temps, un nouveau voilier arrive du nord, d’autres repartent vers les Seychelles, Madagascar ou Maurice. Puis, vers la mi-mai, le va-et-vient ralentit et bientôt nous formons un petit groupe de Québécois, Suisses et Français, organisant notre vie quotidienne autour de gigantesques pique-niques.

Les enfants, ces êtres adorables et toujours affamés, s’amusent comme des fous. Ici, pas de magasins, chacun prend sa ligne à pêche, son fusil-harpon, son seau pour ramasser des palourdes, ou sa machette pour ouvrir des noix de coco, et part à la recherche du dîner.

Dès le troisième jour, Damien note dans son journal :

Ce matin, je suis allé avec Sandrine sur le récif pour attraper des poissons pour appât. Avec ces appâts, nous sommes allés pêcher le «gros» dans la passe entre les îles Takamaka et Fouquet. En moins d’une demi-heure, j’ai attrapé une belle carangue de six kilos, un gros mérou de 5 kilos et 4 autres petits d’un kilo.

La pêche à la ligne dans ces aquariums naturels ne laisse pas grand chance aux poissons. Bon prince, Damien décide d’affronter ses proies sous l’eau, comme tous les chasseurs mâles de notre communauté.

Je précise «mâles» car très peu de filles apprennent à se servir d’un fusil-harpon. Évangéline, les jumelles et moi préférons les plongées contemplatives. Et lorsque nous accompagnons les chasseurs, c’est en tirant le dinghy afin qu’ils y déposent en vitesse leurs poissons blessés, avant que les vibrations et le sang n’attirent les requins du lagon.

Puis voilà qu’un beau jour, Évangéline décide de s’y mettre. Notre adolescente dont la légendaire émotivité ponctue chacune de nos pêches au large, celle qui pleure et court se réfugier sur son lit pour ne pas voir la brève agonie d’un thon ou d’une daurade coryphène... la voilà soudain revêtue de sa combinaison néoprène, battant des palmes, fusil en main, autour des pâtés de corail, un œil pour ses proies et l’autre pour les requins. Toute fière lorsqu’elle brandit son premier rouget transpercé!

Damien n’en revient pas. Bien qu’il félicite sa sœur et l’encourage à continuer, je le devine vaguement inquiet. Et si Évangéline allait le surpasser en habilité? Déjà que les filles se moquent de sa lenteur en français et en maths, s’il fallait qu’il perde sa longueur d’avance dans un domaine aussi exclusif que la pêche et la chasse sous-marine... son estime personnelle en prendrait un coup!

Heureusement pour lui, Évangéline dépose les armes après deux ou trois essais concluants, l’air de nous dire: voilà, j’ai prouvé que «la petite ado émotive» pouvait survivre sur un atoll désert.

 

Les jours s’égrènent avec lenteur. Je me sens d’une humeur paisible, heureuse d’assouvir mes vieux fantasmes de solitude. Au fond, c’est peut-être moi qui ai le plus souvent rêvé d’une île déserte. L’adolescente solitaire n’est pas devenue mère de quatre enfants sans éprouver, de temps à autre, de brèves mais fulgurantes envies d’un lieu sauvage et perdu.

Takamaka, la petite île où nous pique-niquons avec les copains, semble tout droit sortie de mon subconscient. Comme les autres îles de l’atoll, elle ne possède rien en soi d’extraordinaire. Mais sur moi, elle exerce un pouvoir spécial. Il est lié, je crois, au sentiment de plénitude que j’éprouve à chacune de mes marches. Sur Takamaka, je ne me sens pas en pays étranger, je suis quelque part en moi-même, dans un ancien lieu rêvé.

J’aime y revenir en fin d’après-midi. L’air s’est allégé, a perdu sa densité écrasante. Moi qui porte le jour un chandail et un chapeau pour me protéger du soleil, je peux les laisser dans l’annexe et marcher nue sur la plage.

Je zigzague entre l’eau et la ligne de marée, à l’affût des minuscules trésors échoués sur le sable. J’arrive au bout de mon île quand le ciel s’embrase. Le temps qui m’a paru ralentir à chacun de mes pas se fige alors au-dessus de l’atoll. Même l’alizé s’alanguit. Il plane des odeurs salées d’algues, en suspens dans la lumière.

Les pieds enfoncés dans la tiédeur du sable et l’esprit devenu aussi léger que l’air, je me sens comme une infime particule d’un poumon qui aspirerait à la fois la beauté et l’invisible essence des choses. Chacune de mes inspirations lentes et profondes mémorise l’alchimie du bien-être absolu. Bientôt mon corps et mon cerveau en sont saturés. Je cherche alors un tronc lisse et usé par la mer, m’y assois et regarde la V’limeuse perdre peu à peu son éclat d’or, au milieu des voiliers posés sur le lagon comme sur une carte postale.

Devant ce tableau onirique, je me surprends à sourire, à réfléchir au bonheur... qui n’aurait rien à voir avec le bateau, l’atoll, les plongées, les copains. Il ressemblerait plutôt à une responsabilité que l’on a face à soi-même. Un sentiment si discret qu’il serait facile de l’ignorer ou de l’oublier. Nous serions heureux sans le savoir, simplement parce que nous vivons en accord avec nous-mêmes.

J’aperçois la silhouette de Carl sous le taud, adossée à la bulle. À cette heure, il jouit du calme à bord et en profite pour lire ou écrire. De temps à autre il lève la tête, se repose les yeux dans la lumière devenue très douce. Je sais qu’il attend la fraîcheur des débuts de soirée et des nuits comme une délivrance; sans elle, il aurait déjà fui vers le sud.

Mon sourire devient plus tendre. Vu d’ici, Carl semble un homme heureux, mais je le connais, il s’amuserait à s’en défendre, jurerait que le bonheur et l’amour ne sont pour lui que des concepts éculés, surexploités par les vendeurs de rêve. Qu’il leur préfère les tourments des incertitudes et des contradictions humaines. Puis, sous-entendant qu’aucune femme ne saurait vivre heureuse auprès d’un type de son espèce, il conclurait par sa phrase habituelle: «Mais tu es jeune, Dominique, et il est encore temps pour toi de refaire ta vie...» Ce qui lui vaudrait les regards assassins des enfants.

Où sont-ils d’ailleurs, nos bienheureux chérubins? Les va-et-vient d’annexes entre les autres voiliers signalent les préparatifs en vue de l’apéro. Carl et moi y participons rarement, mais les enfants ne ratent jamais une invitation. Le temps où ils auraient souhaité nous voir plus sociables semble révolu. Maintenant nous devinons entre les lignes qu’ils s’amusent mieux sans nous.

Ce soir, la Dynous est attachée derrière Oumâ. Damien doit s’y trouver. Il aime beaucoup François, devenu le grand copain de plongée depuis les Maldives. J’avoue que notre voisin a une personnalité séduisante : calme, drôle, passionné de montagne autant que de mer, avec un passé de skieur acrobatique et des talents pour la chasse sous-marine, bref, tout pour plaire à notre fils en quête de modèle masculin.

François a vécu de nombreuses aventures sous l’eau, mais la plus incroyable lui est arrivée avec une pieuvre. Après l’avoir pourchassée d’un pâté de corail à l’autre dans un jeu de cache-cache épuisant, il s'est lassé. Comme il remontait vers la surface, il a senti quelque chose l’agripper à l’épaule, s'est retourné... Le poulpe était là, deux grands yeux amicaux et doux qui avait l’air de lui dire: «Tu ne joues plus avec moi?»

Aujourd’hui François est incapable de tuer un poulpe. Nous non plus, d’ailleurs.

Sa blonde, Dominique, craint l’eau et ne sait pas nager. François invite alors Damien à l’accompagner lors de ses chasses. Parfois, lorsqu’il passe le prendre, il est avec Alfred, le skipper suisse de Flores.

Ça ne va pas très bien chez les Suisses. Évangéline nous rapporte régulièrement la version des deux jeunes équipiers, Cédric et Christine: selon eux, tous les torts vont au capitaine, un homme taciturne qu’ils accusent des pires colères. À nos yeux, Alfred paraît surtout préoccupé et déçu par des relations qui tournent au vinaigre. Aussi, quand Évangéline prend parti pour ses amis, l’avertissons-nous d’être prudente dans ses jugements. Elle ne doit pas oublier que la cohabitation sur un aussi petit bateau exige beaucoup de souplesse de part et d’autre.

Dommage que dans ce genre de situation, le temps ne fasse qu’envenimer les tensions ; à croire qu’en milieu marin, le sel gruge peu à peu les plaies au lieu de les cicatriser. Ainsi le mouillage est témoin d’un curieux chassé-croisé où skipper et équipiers s’esquivent à tour de rôle, tantôt à la nage, tantôt en dinghy pour éviter de se retrouver tous les trois ensemble sur Flores. Heureusement, lorsque nous nous réunissons sur la plage pour préparer nos festins ou «ventrées», comme les appelle François, la bonne humeur générale efface les relents de tension.

Une fois de plus, force est de constater qu’à bord des bateaux, à l’exception de rares solitaires, les couples ou les familles s’en tirent mieux que les autres. Rien ne vaut le ciment affectif pour souder un équipage. Celui de Mamaru en est un bel exemple. Patrick et Nicole me font penser à des amoureux en perpétuel voyage de noces à travers l’océan Indien. Ces Français dans la quarantaine – lui, grand, maigre, le regard espiègle..., elle, petite et rondelette, toujours souriante et débordante de vitalité – n’en sont pas à leur première lune de miel aux Chagos. Et quand ils s’amènent ici, les cales de Mamaru regorgent de provisions. Cette fois, ils repartiront vers Mayotte après plus de quatre mois d’escale.

Patrick m’a indiqué les meilleurs mouillages de Madagascar. Comme je n’avais qu’une carte générale, j’ai aussi calqué les détails des ports d’entrée. Une simple précaution. Si un alizé d’une force exceptionnelle nous empêchait d’atteindre Rodrigues, Maurice ou la Réunion, nous serions prêts à nous rabattre sur la côte malgache.

Il faudra bientôt songer au départ. Malgré la pêche intensive, certaines de nos denrées s’épuisent. Nous avons déjà remplacé le lait en poudre par le lait de coco dans les mélanges à crêpes. Bientôt nous manquons de café. Dominique, sur Oumâ, propose de nous en échanger pour de la farine. Puis Alfred nous offre du miel, des flocons d’avoine et de l’alcool à brûler qui nous permet d’utiliser notre vieux poêle au kérosène pour la cuisson, car il n’y a plus de gaz propane.

La lune s’emplit une seconde fois depuis notre arrivée. Elle éveille en nous des nostalgies. L’atoll paraît rétréci, la mer plus proche. Rassasiée de désertitude, j’ai maintenant des goûts de cresson et de tomate fraîche dans l’imagination, comme après un long séjour en mer. Mes jambes réclament une île plus vaste. Je suis parée à hisser les voiles.

(©Dominique Manny, La V'limeuse autour du monde, tome 2 )

 

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